Soubresauts, Samuel Beckett

Ce court texte de Samuel Beckett est bel et bien inclassable. Poétique à bien des égards, il malmène la structure romanesque et propose une expérience nouvelle et intéressante au lecteur. Récit très épuré d’un homme à la fin de sa vie, Soubresauts laisse entendre l’approche d’une nuit et d’une noirceur pour un homme enfermé dans un lieu clos qui est sur le point de « partir ». Ce qui frappe le lecteur, c’est la distance que le personnage parvient à établir entre lui et lui-même ; il s’observe de l’extérieur comme s’il se voyait mourir, comme s’il assistait au spectacle de sa propre déchéance. Cette distance s’accentue lorsque le personnage observe son corps, et plus particulièrement ses mains déjà mortes. A bien des égards, le lecteur a l’impression que la mort arrive par vague, qu’elle touche déjà certaines parties du corps mais que la pensée n’est pas encore atteinte. Personnage en sursis, ce mystérieux « il » sait que la fin est proche. Et souvent chez Beckett, cette fin finit par être voulue, désirée, pour qu’enfin le bruit cesse, pour que les pensées en constante activité se taisent.

A cette disparition de l’être répond la disparition des mots. Les phrases ne se finissent pas toujours, les mots se dérobent et le lecteur, lui aussi, les voit « partir ». Grâce à cela, Beckett impose un rythme tout à fait particulier. Les formules qui se répètent, quant à elle, donnent l’impression d’assister aux derniers soubresauts, aux dernières convulsions d’une agonie qui débute dès la première ligne du texte. Car le texte insiste sur cet aspect cyclique et rythmique : aux cris d’une souffrance supposée se succède « l’accalmie » qui n’est que provisoire et qui laisse à nouveau place aux « coups » et aux « cris ».

Le texte est donc plein d’un « vacarme » qui nous angoisse et nous étonne. Ce qui finalement touche le plus le lecteur lorsqu’il parcourt ces pages, c’est la force du texte de Beckett qui réussit à condenser en vingt pages les émotions et les pensées d’un personnage enfermé, seul, en attente,  à l’approche d’une mort qu’il sait proche mais qui n’est pas encore venue.

Quelques citations

« Faible lumière inchangeante sans exemple dans son souvenir des jours et des nuits d’antan où la nuit venait pile relever le jour et le jour la nuit. Seule lumière donc désormais éteinte la sienne à lui celle lui venant du dehors jusqu’à ce qu’elle à son tour s’éteigne le laissant dans le noir. Jusqu’à ce que lui à son tour s’éteigne. »

« Ainsi allait tout ignorant et nulle fin en vue. Tout ignorant et qui plus est sans aucun désir de savoir ni à vrai dire aucun d’aucune sorte et par conséquent sans regrets sinon qu’il aurait désiré que cessent pour de bon les coups et les cris et regrettait que non. Coups tantôt à peine tantôt nets comme portés par le vent mais pas un souffle et cris tantôt nets tantôt à peine. »

« Tel à titre d’échantillon le vacarme dans son esprit soi-disant jusqu’à plus rien depuis ses tréfonds qu’à peine de loin en loin oh finir. N’importe comment n’importe où. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout finir. »

Bio rapide et liens

Samuel Beckett, né en 1906 et mort en 1989, fait partie des écrivains de l’absurde et s’illustre comme un novateur de l’après-guerre.

Ses pièces les plus célèbres sont En attendant GodotFin de Partie et Oh les beaux jours.