Les Aventures de Télémaque, Fénelon

Ulysse, dans L’Odyssée, est et reste l’exemple le plus célèbre du héros en errance, pour qui il est difficile voire impossible de rentrer chez soi. Fénelon, grand lecteur d’Homère et de Virgile, s’en souvient et décide de s’inscrire dans cette lignée en nous offrant son Télémaque.  Fénelon invente donc tout ce qu’Homère a laissé dans l’ombre, c’est-à-dire les voyages de Télémaque à la recherche de son père. D’emblée l’oeuvre pose le problème de la rencontre en l’univers païen et antique venu d’Homère et l’univers chrétien de Fénelon qui se propose de donner d’édifier le duc de Bourgogne. Donner des leçons à un futur roi revient aussi à faire le choix du didactisme, de l’enseignement, mais l’oeuvre propose également de vastes tableaux, des descriptions dotées d’un sens de l’art tout à fait particulier. On le voit, Le Télémaque n’est pas seulement ce qu’il est censé être, il est bien plus riche que cela : on ne saurait le réduire à un manuel de pédagogie puisqu’il est avant tout un chef-d’oeuvre littéraire. C’est pourquoi résumer cette oeuvre serait aussi difficile que de résumer L’Odyssée : les voyages abondent, les aventures se suivent et ne se ressemblent pas. On préfère ainsi adopter une vision plus générale permettant de voir plusieurs des originalités de l’oeuvre.

Car l’oeuvre a bien des facettes à explorer : proche de l’utopie, récit d’apprentissage, traité d’éducation mis en pratique, il est aussi un poème en prose, ou une épopée moderne. Mais, rappelons-le, l’oeuvre est avant tout écrite pour un prince et le couple Fénelon-Duc de Bourgognes se retrouve à l’identique dans l’oeuvre : Télémaque est soutenu par Mentor, qui lui donne des leçons de tempérance et de vertu. Le roman est bien le miroir d’une situation pédagogique réelle. Et c’est ainsi que le XVIIe siècle ressurgit derrière ses beautés antiques. Le christianisme est là, sous le masque païen et les conseils de Mentor à son élève sont empreints de passages bibliques.

Dans ce monde antique et merveilleux, Fénelon n’hésite pas, au gré des voyages de son personnage, à approfondir ses leçons. Dénonçant la démesure et le luxe de rois tyranniques, Mentor, sous l’apparence duquel se cache en réalité la déesse Athéna, valorise la mesure et l’humilité. Tout ce qui pourrait séduire Télémaque, encore fougueux en raison de sa jeunesse, est frappé du sceau de la méfiance. Calypso, magicienne chez laquelle avait séjourné Ulysse, représente dès le début la séduction féminine. Or, le jeune homme va devoir apprendre à résister aux charmes, comme a dû le faire son père Ulysse face aux Sirènes.

Comme dans toute épopée, le héros est en exil, en voyage, pris dans la mobilité maritime. Il découvre des peuples qui représentent soit un idéal à atteindre, soit un contre-modèle, permettant de voir les vices à l’oeuvre. Si la Bétique représente une fabuleuse utopie où règne l’amour fraternel, la corruption et l’excès règnent chez le roi Pygmalion, avare et craintif. Ces rencontres montrent bien que l’oeuvre est un roman d’apprentissage. Chaque lieu a une leçon à délivrer au jeune homme, dont on attend qu’il devienne aussi sage que son père. C’est au prix de ces aventures que la connaissance de soi et du monde sera acquise par Télémaque. Enfin, comme Ulysse, il aura la possibilité de descendre en Enfer pour voir le sort des criminels.

Cette leçon cruciale dans son parcours lui rappelle la raison pour laquelle il a pris la mer : tâchant de calmer son impétuosité naturelle, le jeune Télémaque repart à la recherche de son père, qu’il voit plusieurs fois en songe, et le retrouve enfin, sans le reconnaître, avant de retourner à Ithaque pour sauver Pénélope des prétendants de plus en plus nombreux. Même si la fin est connue d’avance puisqu’elle correspond à la fin de L’Odyssée d’Homère, l’invention dont fait preuve Fénelon élève Télémaque à une figure héroïque, à l’image de son père, mais sait aussi explorer toute la fougue d’une jeunesse à tempérer pour être roi.

Quelques citations

« La longue expérience des choses passées, et l’habitude du travail leur donnait de grandes vues sur toutes choses. Mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c’était le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu était d’avoir si bien dompté leurs humeurs, qu’ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d’écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût s’accourcir pour arriver tout à coup à une si estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheureuse d’être si impétueuse et si éloignée de vertu si éclairée et si tranquille. »

«  »Je vous quitte, ô fils d’Ulysse. Mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que nous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments solides. » A peine la déesse eut achevé ce discours qu’elle s’éleva dans les airs et s’enveloppa d’un nuage d’or et d’azur, où elle disparut. Télémaque soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel. Puis il alla réveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée. »

Bio rapide et liens

Fénelon, né en 1651 et mort en 1715, est un homme d’Eglise et un grand écrivain du XVIIe siècle

Nommé précepteur du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, il décide de composer un livre dans lequel il pourrait donner des leçons de façon agréable. S’inspirant de L’Odyssée d’Homère, Fénelon écrit Les Aventures de Télémaquepubliées en 1699.