Histoires des voyages de Scarmentado, Voltaire

Dans ce conte philosophique écrit vers 1753, Voltaire s’inspire largement des déboires de son temps : omniprésence de la religion, exécutions publiques sanglantes, peur de la différence… Scarmentado, dans ce récit à la première personne, est un jeune homme envoyé à Rome à l’âge  de 15 ans ; tout au long du récit, il fuit les différents pays qu’il visite. Et pour cause ! Chaque nouvelle patrie est le lieu de fanatisme religieux, d’intolérance, de coutumes barbares, de guerres civiles… L’Italie, la France, l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, la Turquie, la Perse, la Chine, Delhi ou l’Afrique ; aucune des étapes de Scarmentado ne peut l’amener à rester où il est : de ce point de vue, on remarquera que la fin de ce conte est particulièrement drôle. Quelques années plus tard, François-Marie Arouet écrira Candide, et sa critique, comme son héros, iront encore plus loin… Ce pour quoi se bat Voltaire restera néanmoins très clair : la tolérance.

Ce court conte, comparable à un apologue, est déjà empli de ce qui fera la célébrité de Candide : une fine observation des absurdités de l’être humain, une envie de montrer au lecteur le côté barbare des coutumes qu’il cautionne, et, surtout, une bonne dose d’ironie. Scarmentado, comme de nombreux héros voltairiens, est dénué de caractère ou de désir ; il se laisse porter par l’histoire. Son nom est une déclinaison du verbe espagnol « escarmentar », qui signifiait à l’époque donner une bonne leçon. Et cette leçon, il est tout à fait net qu’il la reçoit de plein fouet ! L’ironie de Voltaire devient croustillante, bien aidée par des antiphrases mémorables. C’est surtout le fanatisme religieux qui est visé, et l’auteur attaquera ces rites jusqu’à la fin de sa vie. La superstition n’est qu’un prétexte à pêcher, à tuer, à violer, à massacrer.

Sous leurs apparences de pureté, des fanatiques profitent de leur situation pour mener à bien leurs exactions barbares. Bien sûr, les peuples connaissent, sans les excès de cette fausse religion (tout comme l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam), des principes et des passions meurtrières. Voltaire ne recule devant nulle barbarie et s’amuse à nous mettre devant les yeux, dans un récit rythmé et via une écriture simple, des scènes affreuses qui nous feraient sans aucun doute tourner de l’oeil. La religion ou la superstition, comme les hommes, sont aveugles : de fait, c’est la différence qui fait peur, c’est la différence qui crée l’ennemi. Voltaire s’intéresse donc à un sujet qui n’a jamais été aussi actuel (on l’appelle aujourd’hui xénophobie) et invite son lecteur à ne pas être aveugle. Même si ce récit est plaisant, sa « morale » est sérieuse : ce sont les apparences qui nous trompent, il faut donc songer à ne pas se laisser faire, et à observer autrement…

Quelques citations

« Il me restait de voir l’Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine nègre lui répondit : Vous avez le nez long, et nous l’avons plat ; vos cheveux sont tout droits, et notre laine est frisée ; vous avez la peau de couleur de cendre, et nous de couleur d’ébène ; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis.

Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre jaune qui par elle-même n’est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d’Egypte ; aussi quand nous vous rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

On n’avait rien à répliquer à un discours si sage. J’allai labourer le champ d’une vieille négresse, pour conserver mes oreilles et mon nez. On me racheta au bout d’un an. J’avais vu tout ce qu’il y a de beau, de bon, et d’admirable sur la terre : je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez moi : je fus cocu , et je vis que c’était l’état le plus doux de la vie. »

Bio rapide et liens

François-Marie Arouet, dit Voltaire, est né en 1694 à Paris. Grand philosophe du siècle des lumières, il s’est battu contre la fanatisme religieux et l’intolérance.

On lit surtout, aujourd’hui, ces contes philosophiques. Mais à l’époque, Voltaire était surtout reconnu pour ses tragédies, complètement délaissées de nos jours.