Getting Attention, Martin Crimp

Œuvre puissante et dérangeante, Getting Attention est une pièce qui se focalise sur la douleur quotidienne et mise sous silence.  Tout en suggestions, la pièce est une réussite grâce à un procédé dramaturgique particulier : le malheur n’est jamais montré et la victime, Sharon, une enfant de quatre ans, n’existe pas à proprement parler sur scène. C’est plutôt l’absence de parole, le silence de Sharon, l’enfant de Carol, qui vient nous prouver à quel point la situation est dramatique. Sharon n’existe qu’à travers le regard du spectateur qui voit la lumière de sa chambre s’éteindre et s’allumer.

Le personnage central est finalement le personnage absent : toute la pièce gravite autour de Sharon, cette enfant qui énerve Nick, le nouvel homme de Carol. Tout converge alors vers la solitude de l’enfant. Nick, surtout, n’en peut plus des caprices de l’enfant et n’accepte pas qu’elle ne lui obéisse pas. La banalité des paroles n’existe qu’en apparence, qu’en surface. A mesure que nous prenons conscience du sérieux et du dramatique de la pièce, nous voyons, au-delà de la banalité, une souffrance muette.

Certes, la pièce présente d’une certaine façon la difficulté d’élever l’enfant mais ce qui frappe avant tout, c’est la grande indifférence des parents, qui laissent Sharon enfermée dans sa chambre et font comme s’ils ne l’entendaient pas gratter à la porte. Ces bruits, cette lumière qui s’allume et s’éteint, tous ces procédés renforcent la sombre vérité et rendent la douleur plus palpable mais moins larmoyante. Ainsi l’auteur nous révèle-t-il toujours plus le drame qui se déroule sous nos yeux sans que quoi que ce soit ne se passe réellement.

Chez Martin Crimp, tout est dans la parole. La construction scénique est intéressante en ce qu’elle permet, pendant que l’on voit Carol et Nick agir, d’entendre les commentaires des voisins, Milly et Bob, témoignant au sujet du comportement du couple habitant en-dessous de chez eux. Ces témoignages nous mettent en garde, nous font comprendre qu’il faut prendre chaque mot à la lettre et que la situation est plus grave qu’elle n’y paraît. Crimp nous montre la décadenced’une société actuelle incapable d’éviter le conflit et où l’individualisme semble primer.

Le dramaturge demande donc à son public de garder les yeux et les oreilles ouverts et de faire preuve de finesse. Au gré de répliques qui semblent parfois innocentes et banales se dessine pourtant le drame de la petite fille et sa douleur étouffée. Le public ne peut que sentir une gêne et un malaise face à un texte et une mise en scène qui rend encore plus palpable le silence inquiétant de Sharon. Crimp étonne par la justesse de son ton : c’est à la parole quotidienne et vulgaire que l’on a à faire et pourtant, des images surgissent et s’inscrivent dans notre mémoire, nous permettant de lier par exemple Sharon à l’image des oiseaux pris au piège dans le puits de la cheminée. Tout est suggéré et rien n’est dit pour que l’effet sur le lecteur-spectateur en soit décuplé.

Quelques citations

« Milly : Vous êtes une amie.
Sal : Oui.
Milly : Parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’amis.
Sal : Eh bien je suis une amie.
Milly: Même s’ils ont l’air très bien. Je ne les connais pas du tout mais ils ont l’air de gens très bien. Et bien sûr la petite on ne l’entend pas beaucoup.
Sal : Ah oui ?
Milly : Leur petite fille on ne l’entend quasi jamais, c’est une bénédiction. »

« Milly : Et bien sûr des fois ils la laissaient se mettre de la terre dans la bouche. Oui. De la terre. Elle la mangeait. Je me disais en moi-même pour l’amour du ciel quel mal y a-t-il à lui donner un bon bain chaud une fois de temps en temps. (Je l’aurais fait moi-même si on m’en avait donné l’occasion). »

« Milly : Eh bien non c’est tout à fait vrai que je ne l’ai jamais vue se faire comme qui dirait maltraiter par aucun des deux mais, bon, j’en ai vu assez pour tirer mes propres conclusions, et il semblerait qu’on a tous lu les journaux et caetera et ceatera et si vous voulez mon avis tout ça c’est un crime parce qu’on sait tous ce qui se passe… »

Bio rapide et liens

Né en 1956, Martin Crimp est un écrivain anglais et sans doute l’un des plus grands dramaturges contemporains en Angleterre.

Ses pièces de théâtre allient peinture du quotidien, parole violente et ironie. Les plus célèbres sont Getting Attention et Atteintes à sa vie.