Un beau ténébreux, Julien Gracq

Dans ce roman de Gracq, le titre nous dit déjà tout : il y aura un homme, Allan, ce « beau ténébreux » qui ne cessera de fasciner le groupe de vacanciers qui se trouve à l’Hôtel des Vagues. La grande majorité du roman est présentée sous la forme du journal de Gérard, un des occupants de l’hôtel. Celui-ci, conscient du mystère que recèle le personnage d’Allan, décide de rester à l’Hôtel afin de trouver la clé. Car c’est bien toute une énigme qui se joue sous nos yeux et le lecteur est très rapidement intrigué par ce personnage cynique et décadent. Mais Gracq parvient à maintenir, jusqu’à la fin, un mystère qui nous envoûte de la même façon que le personnage d’Allan charme le groupe auquel il appartient.

Mais ce qui me plaît encore plus chez Gracq, c’est le style toujours poétique et riche en images. Le cadre est donné dès la première page : nous sommes en Bretagne, où le temps, la mer, et le vent, où tout se dilate et s’érode de la même façon que les personnages sont rongés par les drames qui se jouent en eux à cause de la présence d’Allan. Tragique, donc, ce roman, parce qu’il explore, avec minutie, ces petits riens qui mènent à la destruction des liens amicaux, amoureux et humains dans un constant mouvement entre la feinte et la sincérité.

Il y a dans ce roman quelque chose d’éminemment théâtral qui fait sentir, toujours, partout, l‘éminence d’une catastrophe. Fort de ses références à Shakespeare (Roméo et Juliette), le journal de Gérard laisse déjà entendre la fin du roman dans la mesure où l’ensemble de l’œuvre se construit autour de chefs-d’œuvre de la littérature (Goethe, Rimbaud, Baudelaire…), qui accompagnent l’intrigue et la dévoilent toujours partiellement.

C’est donc à l’aide de ce palimpseste que l’œuvre de Gracq réussit à créer un monde où tout se fait écho pour converger vers la crise paroxystique finale où amour et mort s’entremêlent au plus haut point. Récit envoûtant et magique, ce roman de Gracq fait de l’énigme la clé de voûte de sa construction, et ce pour le plus grand plaisir du lecteur.

Quelques citations

« Me trompé-je quand je vois dans Allan avant tout (habitué qu je suis, d’une façon sans doute trop arbitraire, à personnaliser les idées, à idéaliser les personnages) une tentation, une épreuve – au sein du petit groupe le signe de ralliement de tout ce qui tend à se défaire, à se détruire, à trouer pour une flambée brève, violente comme un coup de sang, le réseau trop restreint des chances raisonnables que la vie autorise. »

« Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans l’énigme que je me propose. Tout est tellement dérisoire, inoffensif. Tout réside tellement dans les idées qu’on s’en fait, dans un certain pouvoir oblique de suggestion équivoque dans la spéculation effrénée sur la faim qu’a l’homme d’inventer, de croire, de bâtir le compliqué, le pervers, le ténébreux. Mais c’est là ce qu’il y a d’angoissant, de tragique. C’est là que se noue le piège et que s’abrite l’assassin aux mains pures, aux mains, je ne crains pas de le dire, immaculées. »

« – Que regardez-vous en moi ainsi ?
– Mais … je ne sais. Peut-être le visage de cette tentation dont vous me parliez tout à l’heure. 
– Vous me faites peur, Allan. Depuis que je suis ici, je le sens : vous êtes au bord de quelque chose d’irréparable. Sans doute ne puis-je rien pour vous, mais il me serait dur de penser que j’ai pu quelque chose contre vous. »

Bio rapide et liens

Julien Gracq, né en 1910 et décédé en 2007, est un romancier et essayiste français du XXe siècle.

Son écriture particulièrement poétique se retrouve dans ses grands romans comme Le Rivage des Syrtes ou Un balcon en forêt.