Ubu roi, Alfred Jarry

« Merdre ! ». Voilà le premier mot et sûrement le plus célèbre de la pièce Ubu roi d’Alfred Jarry. Et le scandale est né en raison de cette grossièreté tout à fait revendiquée. Car l’intrigue, en tant que telle, ne saurait susciter de scandale. Ubu roi est une parodie, par son titre, d’Oedipe Roi de Sophocle et par son intrigue de Macbeth de Shakespeare. Père Ubu, poussé par sa femme, décide d’assassiner le Roi Venceslas et de prendre sa place. Une fois au pouvoir, Ubu s’avère tout à fait tyrannique : il tue les Nobles afin de leur prendre leurs biens, il tue les magistrats afin de rendre lui-même la justice et décide d’augmenter les impôts afin de ruiner les paysans. Or, pendant ce temps, Bougrelas, un des fils de Venceslas, parvient à réunir des troupes afin de reprendre le royaume. Lors d’une guerre très cocasse, il parvient à reprendre le pouvoir. Ubu et sa femme prennent alors la fuite et partent pour la France. L’intrigue est, on le voit, très proche de celle de Shakespeare même si la fin s’avère moins tragique pour le personnage éponyme. Ubu reste néanmoins l’incarnation de la cruauté alliée à la bêtise et devient, aux yeux du spectateur, le personnage immoral et arbitraire par excellence.

Ce qui s’avère particulièrement intéressant pour le lecteur-spectateur c’est la puissance de subversion dont est capable Jarry lorsqu’il écrit son œuvre. Jarry nous mène vers un nouveau théâtre et participe justement au renouvellement du genre qui eut lieu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. En rupture avec les codes classiques, Jarry fait le choix d’inventer un nouveau langage (que l’on songe aux « oneilles » et aux « phynances »…). Ce langage est particulièrement incongru puisqu’il mêle aux tournures archaïques et nobles un parler très familier où les grossièretés se multiplient. Inventer un tel langage permet encore davantage de parodier les formes théâtrales classiques. Ainsi, tout devient grotesque dans les scènes censées être les plus sérieuses, comme les scènes de guerre ou les scènes de prise de décision politique, par exemple. Jarry rappelle de cette façon la force carnavalesque de Rabelais. Et le burlesque est justement aussi une façon de refuser les conventions du théâtre sérieux. Ce théâtre cherche encore à faire illusion. En revanche, chez Jarry règne l’invraisemblance, dans un théâtre qui est volontairement faux. Enfin, on peut également constater que dans Ubu roi la logique de l’arbitraire qui guide les décisions du Père Ubu est poussée à l’absurde. Certes, il serait faux de faire de Jarry un Ionesco ou un Beckett avant l’heure, mais la vioence arbitraire que déploie Ubu et qui touche au non-sens n’est finalement pas sans rappeler le Caligula (cliquez sur le lien pour plus d’informations) d’Albert Camus.

Quelques citations :

« Père Ubu : Merdre !
Mère Ubu : Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.
Père Ubu : Que ne vous assom’je, Mère Ubu !
Mère Ubu : Ce n’est pas moi, Père Ubu, c’est un autre qu’il faudrait assassiner. »

« Père Ubu : Ah ! Je crois qu’ils ont renoncé à nous attraper.
Mère Ubu : Oui, Bougrelas est allé se faire couronné.
Père Ubu : Je ne la lui envie pas, sa couronne.
Mère Ubu : Tu as bien raison, Père Ubu. »

« Père Ubu : Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont cousins germains.
Mère Ubu : Voilà ce que j’appelle de l’érudition. On dit ce pays fort beau.
Père Ubu : Ah ! Messieurs ! Si beau qu’il soit il ne vaut pas la Pologne. S’il n’y avait pas de Pologne, il n’y aurait pas de Polonais. »

Bio rapide et liens :

Alfred Jarry, né en 1873 et mort en 1907, est un auteur d’avant-garde qui, par sa force de subversion, a particulièrement inspiré les Surréalistes après la Première Guerre mondiale.

Poète, romancier et dramaturge, il est surtout connu pour la geste d’Ubu dont Ubu roi fait partie et qui se compose également de Ubu cocuUbu sur la butte et de Ubu enchaîné.