Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lire les Mémoires d’Hadrien est un plaisir pour quiconque aime les romans où émane une réelle force de méditation. Ce roman est une lettre que l’empereur Hadrien adresse à son petit-fils adoptif, Marc-Aurèle. Cette lettre devient très vite un récit de vie, retraçant une large fresque personnelle et historique allant de l’enfance d’Hadrien à son agonie maladive d’avant la mort. Comme c’est traditionnellement le cas dans le genre des mémoires, la vie intime de l’Empereur et l’évolution historique de l’Empire romain vont de pair dans ce récit. Touché par une maladie (l’hydropisie) qui lui fait prendre conscience de la proximité de la mort, Hadrien retrace ses réussites et ses échecs politiques et privés. Dès lors, résumer l’œuvre de Marguerite Yourcenar est une tâche délicate : faut-il mettre l’accent sur les faits historiques ou sur les méditations personnelles ? Tout lecteur attentif se rend rapidement compte que les uns importent autant que les autres car ils sont étroitement liés. Le petit-neveu de Trajan qu’est Hadrien narre d’abord sa lente accession au pouvoir impérial, après s’être illustré dans l’armée. A l’issue de la deuxième partie du roman, Hadrien est nommé Empereur, à quarante ans. Les deux parties suivantes montrent l’éclat du règne d’Hadrien : il est un empereur pacificateur, cherchant à calmer toutes les tentatives de sédition et à se rendre utile à son Empire.

Amoureux de la Grèce, se sentant d’ailleurs plus grec que romain, l’Empereur rencontre lors de ses voyages Antinoüs, jeune homme de dix-huit ans dont il s’éprend. Leur passion grandit jusqu’à ce que l’incompréhensible advienne : Antinoüs décide de se suicider, de se sacrifier pour Hadrien, alors qu’il n’a que vingt ans. C’est le deuil puis la maladie qui dominent par la suite : les réflexions sur l’existence sont empreintes d’amertume. L’Empereur pense au suicide avant de se résigner. Désignant Antonin et Marc-Aurèle comme ses successeurs, Hadrien souhaite « entrer dans la mort les yeux ouverts ».

L’œuvre de Marguerite Yourcenar allie histoire, philosophie et poésie. C’est bien dans cette hybridité du discours que réside toute la richesse de cette lettre autobiographique. Qui plus est, la part de mysticisme présente dans le roman renforce ce mélange des genres. En effet, Hadrien se fait initier aux Mystères d’Eleusis et les phénomènes irrationnelscomme les songes, les présages et l’apparition d’ombres occupent une place centrale dans le texte : Hadrien est un Empereur soucieux de comprendre les signes qu’il a sous les yeux. Or, les méditations qui naissent de ces tentatives oscillent nettement entre philosophie et poésie.

Conscient qu’il est avant tout un corps, Hadrien, en tant que penseur, remet en question l’immortalité de l’âme, le stoïcisme et d’autres réflexions propres à son époque. Penseur bien plus audacieux que la personne historique, l’Hadrien de Marguerite Yourcenar dépasse son modèle ayant existé puisqu’il est devenu personnage de fiction : c’est par ce biais que son existence prend une valeur bien plus grande, quittant le domaine de l’exactitude historique pour entrer dans celui des personnages mythiques de la littérature française.

Si Yourcenar a été fascinée par le personnage historique, c’est grâce à son écriture qu’elle parvient à rendre son personnage encore plus fascinant par la profondeur de ses réflexions. Hadrien est alors, à l’image du titre du deuxième chapitre, varius multiplex multiformis (varié, multiple, changeant) : Yourcenar réussit parfaitement à montrer tous les hommes présents en un seul. Hadrien n’est pas qu’Empereur, il est aussi amant, penseur, amateur de chasse, corps malade, homme d’armée, philhellène, etc. La beauté du livre de Yourcenar réside à coup sûr dans ce récit d’une vie exemplaire de l’apogée au déclin : cette lettre-confidence allant du rétablissement de l’ordre dans l’Empire au pressentiment du néant final associe l’Histoire à l’histoire, l’universel au particulier.

Quelques citations

« Peu à peu, cette lettre commencée pour t’informer des progrès de mon mal est devenue le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire pour s’appliquer longuement aux affaires d’Etat, la méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs. Je me propose maintenant davantage : j’ai formé le projet de te raconter ma vie. A coup sûr, j’ai composé l’an dernier un compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom. J’y ai menti le moins possible. L’intérêt public et la décence m’ont forcé néanmoins à réarranger certains faits. La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. »

« A cette époque, je mettais à affermir mon bonheur, à le goûter, à le juger aussi, cette attention constante que j’avais toujours donnée aux moindres détails de mes actes ; et qu’est la volupté elle-même, sinon un moment d’attention passionnée du corps ? Tout bonheur est un chef-d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit. Le mien n’est responsable en rien de celle de mes imprudences qui plus tard l’ont brisé : tant que j’ai agi dans son sens, j’ai été sage. Je crois encore qu’il eût été possible à un homme plus sage que moi d’être heureux jusqu’à sa mort. »

« Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts… »

Bio rapide et liens

Née en 1903 et décédée en 1987, Marguerite Yourcenar est une des grandes figures féminines de la littérature du XXe siècle.

Première femme à entrer à l’Académie française, elle a écrit des nouvelles, des essais et des romans, notamment Mémoires d’Hadrien qui est, sans doute, son chef-d’œuvre.