Le voyage de Monsieur Perrichon, Eugène Labiche

Après avoir lu La Cagnotte, je m’étais gardé un peu de Labiche sous la main… Comme je le disais dans l’article sur La Cagnotte, tout est bon dans Labiche : mais il fallait que le dramaturge confirme pour devenir un de mes chouchous. C’est avec un peu d’angoisse que j’ai commencé cette pièce, en me disant que notre cher Eugène allait peut-être me décevoir. Fort heureusement, une fois le livre refermé, j’ai ressenti la même impression qu’à la lecture de La cagnotte : rapidité, rebondissement, humour et légèreté. De la grande comédie, assurément. Une critique acide du bourgeois suffisant et ingénu, ambitieux et poltron. Et pour cause ! Monsieur Perrichon part en voyage, avec sa femme et Henriette, sa fille. Mais il ne sait pas que deux prétendants à la main d’Henriette les suivent. Armand et Daniel donneront une tournure pour le moins rocambolesque à ce voyage d’agrément, chacun cherchant à séduire la fille, mais surtout le père. Armand sauvera le père de la mort, Daniel sera sauvé par le père ; ces incidents près du Mont Blanc profiteront de toutes façons à celui qui paraît le plus mal lancé dans la course à la séduction…

L’art du contrepied prend une puissance toute particulière chez Labiche, tant chaque détail devient un événement à part entière. Chaque parole devient le lieu d’un retournement de situation inattendu. Pour séduire ce père fat et vaniteux, il faudra plus d’un tour et jouer fin… Cette petite famille bourgeoise ignore son ridicule et, sous ses apparences d’honnête homme, Monsieur Perrichon fait figure de girouette orgueilleuse et intéressée. Miroir des mœurs, la pièce de Labiche nous montre l’aspect monstrueux de personnalités soumises à leur milieu et qui n’ont pas conscience de leur vice. Digne descendant de Monsieur Jourdain, Monsieur Perrichon fait preuve d’une mauvaise foi sublime qui n’est pas seulement celle d’un petit bourgeois du XIXème, mais de nombre de nos contemporains… Une mise en scène de Laurent Pelly, en 2002, fera d’ailleurs dire à un journaliste de France Inter : « La pièce a plus d’un siècle, mais on en croise toujours des Monsieur Perrichon, des êtres comme lui bouffis de vanité, enflés, injustes. »

 

Une citation :

Les mots en gras et entre parenthèses sont des ajouts de notre part pour que la situation soit à peu près claire ;-)

« MADAME PERRICHON : Mais l’autre (Armand)… L’autre t’a sauvé !

PERRICHON : Il m’a sauvé ! Toujours le même refrain !

MADAME PERRICHON : Qu’as-tu à lui reprocher ? Sa famille est honorable, sa position excellente…

PERRICHON : Mon Dieu ! Je ne lui reproche rien… Je ne lui en veux pas à ce garçon !

MADAME PERRICHON : Il ne manquerait plus que ça !

PERRICHON : Mais je lui trouve un petit air pincé.

MADAME PERRICHON : Lui !

PERRICHON : Oui, il a un ton protecteur… des manières… il semble toujours se prévaloir du petit service qu’il m’a rendu…

MADAME PERRICHON : Il ne t’en parle jamais !

PERRICHON : Je le sais bien ! mais c’est son air ! son air me dit : Hein ? sans moi ? … C’est agaçant à la longue : tandis que l’autre ! …

MADAME PERRICHON : L’autre (Daniel) te répète sans cesse : Hein ? sans vous… hein ? sans vous ! Cela flatte ta vanité… et voilà pourquoi tu le préfères.

PERRICHON : Moi ! de la vanité ! J’aurais peut-être le droit d’en avoir !

MADAME PERRICHON : Oh !

PERRICHON : Oui, madame ! … L’homme qui a risqué sa vie pour sauver son semblable peut être fier de lui-même… mais j’aime mieux me renfermer dans un silence modeste… signe caractéristique du vrai courage ! »

Bio rapide et liens :

Dramaturge français connu pour ses comédies/vaudevilles/farces, Eugène Labiche est né en 1815 à Paris.

Membre de l’Académie Française depuis 1880, il meurt en 1888, après avoir écrit 176 pièces de théâtre, chiffre à peu près normal pour les dramaturges de l’époque.