Le roman inachevé d’Aragon, publié en 1956, fait partie de ces recueils de poésie dont la richesse semble infinie. On a beau le lire et le relire, on y trouve toujours quelque chose de neuf, quelque chose qui nous émerveille particulièrement qui ne nous avait guère fait réagir à la première lecture. Cette richesse vient du fait que Le roman inachevé est le récit d’une vie, c’est-à-dire un poème autobiographique. De l’enfance et l’adolescence brisée par la guerre de 14-18 à l’âge adulte et à l’engagement politique, Aragon retrace ses parcours idéologiques, existentiels et artistiques. On retrouve alors aussi le récit de rencontres humaines marquantes : des surréalistes, des amours avant Elsa, à Elsa Triolet, enfin, muse révélatrice pour Aragon et son œuvre, le tout suivant une ligne chronologique assez marquée. Cet aspect autobiographique laisse entendre avec force une réflexion sur soi, sur l’image que l’on avait et que l’on véhiculait de soi des années auparavant. L’opposition ou les contradictions entre le « je » passé et le « je » présent font de la figure du poète une figure complexe, toute en nuances. Se concentrent alors dans l’œuvre toutes les problématiques de l’autobiographique et du poétique.


Même si les frontières génériques d’une telle œuvre sont floues, il n’empêche que la poésie s’entremêle parfaitement à l’autobiographique ici. Le « Je » poétique parvient à être et individuel et universel grâce à une justesse du ton et à des images fortes qui n’individualisent pas le poète, mais qui, au contraire, le font vivre parmi la communauté des hommes, le « nous » utilisé par Aragon. Les rythmes, les rimes et les images permettent à Aragon de placer son recueil sous le signe des innovations : le mélange vers/prose, la multiplication des tons, la suppression de la ponctuation, la multiplication des rejets, des vers au décompte approximatif. Le tout n’est pas exempt d’une musicalité indéniable (que l’on pense à la mise en musique de certains poèmes par Ferré !) Si Le Roman inachevé me plaît autant, c’est aussi par son inachèvement, c’est-à-dire par ses questions laissées ouvertes qui permettent à l’auteur de mener une constante réflexion sur la poésie, sur l’autobiographie mais aussi sur l’impuissance des mots face à l’implacable Histoire, sur l’impuissance des mots face à l’infini de l’Amour et à son aspect inexprimable.

Quelques citations :

« Il n’aurait fallu / Qu’un moment de plus / Pour que la mort vienne / Mais une main nue / Alors est venue / Qui a pris la mienne / Qui donc a rendu / Leurs couleurs perdues / Aux jours aux semaines / Sa réalité / A l’immense été / Des choses humaines »

« Cette cage des mots il faudra que j’en sorte / Et j’ai le cœur en sang d’en chercher la sortie / Ce monde blanc et noir où donc en est la porte / Je brûle à ses barreaux mes doigts comme aux orties / Je bats avec mes poings ces murs qui m’ont menti / Des mots des mots autour de ma jeunesse morte »

« Et le roman s’achève de lui-même / J’ai déchiré ma vie et mon poème / Plus tard plus tard on dira qui je fus / J’ai déchiré des pages et des pages / Dans le miroir j’ai brisé mon visage / Le grand soleil ne me reconnaît plus / J’ai déchiré mon livre et ma mémoire / Il y avait dedans trop d’heures noires »

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent / Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps / Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant / Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant »

Bio rapide et liens :

Louis Aragon, né en 1897 et mort en 1982, est un écrivain français qui a su révolutionner le genre romanesque et le genre poétique.

Son œuvre poétique oscille entre engagement et célébration de la femme aimée tandis que son œuvre romanesque questionne l’esthétique du roman du XIXe siècle comme le montre Blanche ou l’Oubli.

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Categories: Fiches de lecture, Poésie

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