La Ville, Martin Crimp

Encore une fois, Martin Crimp nous donne à voir une pièce où, sous l’apparence de la banalité et du quotidien, se cachent des mystères et des non-dits qui créent une réelle tension dramaturgique. L’intrigue paraît très simple à première vue : nous plongeons dans le quotidien de Claire, une traductrice, et de Chris, qui perd son travail au début de la pièce. La pièce de Crimp se concentre essentiellement sur Claire dont le métier est, pour partie, lié à l’écriture. Le livre une fois relu, nous comprenons qu’il s’agit là d’une première clé que nous donne le dramaturge. Auteur subtil, Crimp pose doucement les premiers indices au fil du texte avant que la révélation finale se ne fasse. Claire, en effet, au début de la pièce, rentre chez elle avec un agenda qu’elle raconte avoir reçu d’un écrivain qu’elle admire tout particulièrement. Or, Crimp, sans insister, nous fait déjà comprendre que la pièce toute entière se focalise sur l’écriture et le fait, très banal en apparence, de raconter des histoires.

Les dernières pages de l’œuvre nous révèlent les désillusions et les douleurs de Claire, qui décide de faire lire son journal (ce fameux agenda) à son mari. Celui-ci, tout comme le lecteur-spectateur, découvre que Claire a entrepris d’écrire, mais l’écriture n’a pu lui apporter la consolation qu’elle recherchait sérieusement. Ces révélations sont en réalité un coup de massue pour le lecteur-spectateur : si tout cela a été inventé, si l’écrivain que Claire a rencontré n’est qu’une invention, si la tragique histoire de celui-ci n’est qu’inventée, que reste-t-il ? Qu’en est-il de Jenny, de cette voisine qui apparaît comme un double d’un des personnages inventés par Claire ? Crimp rend habilement la frontière difficilement saisissable qui existe entre le monde réel et le monde fictionnel plongeant tout le monde dans le désarroi.

Claire nous montre aussi, et ceci justifie le titre, qu’elle voyait l’écriture comme une ville à faire vivre qui lui permettrait alors, à elle, l’écrivain, de se sentir vivante. La banalité du quotidien semble finalement l’emporter avec une violence sous-jacente que Crimp sait rendre sans exagérer. Car la force est partout dans l’œuvre, qu’elle soit liée à la violence verbale au sein du couple ou à la vie de Jenny (finalement, mi-personnage de Jenny, mi-personnage de Crimp) ou qu’elle soit tout simplement liée au pouvoir de la fiction et à la magie de l’écriture.

Quelques citations

« Clair : Alors ça veut dire quoi, cet air que tu prends ?
Chris : Ça veut dire que je réalise soudain à quel point je t’aime.
Clair : Ah bon ?
Chris : Oui.
Clair : Tu réalises soudain ?
Chris : Oui.
Clair : Va te faire foutre. »

« Jenny : Je ne sais pas. Rien ne semble normal. Tout – vous ne trouvez pas ? – semble décalé et artificiel. J’ai mis ces chaussures pour l’occasion – mais je ne me sens pas très à l’aise dedans – et pour être franche, je ne sais pas pourquoi je les ai mises. Même une conversation normale comme celle-ci – avec une vraie personne que j’apprécie – car je vous apprécie vraiment – comprenez-moi bien – mais même ceci – je ne sais pas pourquoi – semble forcé. Je ne sais d’ailleurs pas du tout pourquoi je suis là. »

Bio rapide et liens

Né en 1956, Martin Crimp est un écrivain anglais et sans doute l’un des plus grands dramaturges contemporains en Angleterre.

Ses pièces de théâtre allient peinture du quotidien, parole violente et ironie. Les plus célèbres sont Getting Attention et Atteintes à sa vie.