La promenade, Robert Walser

Avec cette nouvelle, Walser invite son lecteur à le suivre lors de l’une de ses flâneries le menant de la ville à la campagne. La nouvelle s’étend du début à la fin de la journée et à l’enthousiasme de la matinée répondent le recueillement et la morosité de la soirée. Riche en petites anecdotes quotidiennes (déposer une lettre à la poste, être invité à déjeuner, etc.), la nouvelle s’avère pleinement intéressante en ce qu’elle constitue un art poétique mettant en avant les vertus de la promenade, activité essentielle pour l’esprit de l’écrivain. Cette manière de vivre que suppose la promenade met en avant une disponibilité vis-à-vis du spectacle de notre quotidien et engage celui qui se promène à laisser son esprit vaquer au gré des lieux qu’il fréquente. Si la nouvelle de Walser charme autant son lecteur, c’est parce que l’auteur fait de celui-ci son compagnon de route. Par des variations de rythme dans la narration, par des annonces et des pauses descriptives, Walser nous donne effectivement l’impression de suivre une promenade lors de laquelle les chemins et les sujets peuvent changer au gré de ce que l’on voit. C’est ainsi qu’en voyant une automobile, l’auteur décide de faire l’éloge d’une lenteur que permet la promenade, éloge d’autant plus intéressant qu’il s’inscrit dans une mise en valeur générale d’une certaine frugalité et d’une retenue.

La légèreté du ton chez Walser se fait également remarquer dans la part d’humour que contient la nouvelle. En effet, en choisissant d’employer, par moments, un ton « solennel et extrêmement pompeux », Walser fait le choix de la parodie pour faire sourire son lecteur. Dans un tel cadre, l’auteur n’hésite pas à s’adresser à son lecteur et à jouer avec lui et de ses attentes. Annonçant la venue imminente de personnages importants (une ancienne comédienne et jeune chanteuse), l’auteur n’hésite pas à faire attendre son lecteur en repoussant à plus tard l’apparition de la jeune chanteuse. Ce jeu fait évidemment penser au roman Jacques le Fataliste et son maître de Diderot, où promenade et récit s’entremêlent avec une création d’attente chez le lecteur.

 Mais tandis que chez Diderot, la voix de l’auteur se fait autoritaire, il y a chez Walser une posture plus humble, une parodie d’humilité liée à des excès de prévenance. En effet, l’auteur écrit par exemple : « D’avance pour toutes les longueurs, largeurs et périmètres qui en résulteront, je prie bien humblement que l’on consente à m’excuser ». Si l’humour de cette figure de l’écrivain pauvre plaît tant au lecteur, c’est aussi parce qu’il s’accompagne d’une capacité à s’émerveiller du monde. La charge poétique de cette nouvelle réside dans un style apte à dire un amour du monde. Cet « amour appliqué à tous les phénomènes sensibles » permet au texte de dire la beauté du monde qu’implique la liberté du promeneur. Ce ravissement, Walser parvient à le transmettre à son lecteur, conscient qu’il a affaire, grâce à cette nouvelle, à un « tableau merveilleux du présent ».

Quelques citations

« De fait, j’aime tout ce qui est tranquille et en repos, j’aime l’économie et la mesure, et j’éprouve une aversion profonde pour tout ce qui est hâte et précipitation. Je n’ai pas besoin d’en dire plus que la vérité du bon Dieu, et les paroles que je viens de prononcer ne feront sûrement pas cesser d’un coup l’assommant bourdonnement de toutes ces automobiles, ni l’odeur nauséabonde et délétère qui va avec et que personne au monde ne saurait aimer ni apprécier. S’agissant de l’effluve en question, il serait contre nature que le nez de qui que ce soit le hume avec joie, mais il est douteux que ç’ait jamais été le cas. Brisons là, sans rancune, et continuons notre promenade. Car enfin, quelle beauté délicieuse, quel bienfait ancestral et quelle simplicité que la marche à pied, à supposer bien sûr que chaussures et guêtres soient en état. »

« La promenade […] m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir des liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations […]. En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables, tandis qu’enfermé chez moi je me gâterais et me dessécherais lamentablement. La promenade pour moi n’est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agréable, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps, elle me réjouit personnellement ; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle. »

Bio rapide et liens

Né en 1878 et mort en 1956, Robert Walser fait partie des grands noms de la littérature suisse du XXe siècle.

Poète et romancier, il est surtout connu pour ses nouvelles dont La promenade est l’une des plus belles illustrations.