A l’origine, le titre de cet ouvrage de Kipling était encore plus modeste : Just so stories for Little children. Ces petits textes étaient en effet écrit pour sa fille aînée, Joséphine, « his Best Beloved ». Kipling est ce conteur formidable, plein d’humour et de subtilité, qui tente d’expliquer l’inexplicable par des récits farfelus et savoureux. Rudyard Kipling, nouveau Schéhérazade, insatiable globe-trotter, ne cache pas son plaisir et son désir de découverte. Pourquoi les baleines ne mangent-elles pas les hommes? Pourquoi le chameau a une bosse? Et l’éléphant, une trompe? Nous sommes revenus aux temps immémoriaux de l’humanité, au moment où hommes et animaux étaient au même niveau. Kipling, le père, répond alors à la curiosité (et à certaines questions?) de Joséphine, sa fille, qu’on imagine très bien en « Enfant éléphant », affamé de savoir, de voir, de comprendre. Même si on peut être sceptique quant à l’apparition des taches sur la robe du léopard, il est difficile de donner une autre explication que celle de R.K. L’auteur nous enchante et nous entraîne dans un monde qui paraît parfois étranger, à la manière d’un Lewis Caroll ; et pourtant, il s’agit bien de notre monde. Mais ces récits ne sont pas gratuits, ils sont éducatifs, parfois cruels, plein de bons sens, dénués d’un côté moralisateur trop présents dans les contes classiques.


Il ne faut pas oublier que chez Kipling, la seule loi est la loi de la jungle. On se souvient de son ouvrage le plus connu, le Livre de la Jungle, et de certains passages plutôt cruels pour une oeuvre destinée aux enfants. C’est que « ce bon vieux Rudyard », comme l’écrit Claude Mourthé dans sa préface (Folio Bilingue), n’hésite pas à lançer quelques pics à l’égard des hommes. Le plaisir de l’ailleurs, du dépaysement, de l’exotisme, notamment dans les noms savoureux d’animaux ou de lieux, inventés ou non ; ces envies dénotent d‘une distanciation vis-à-vis de la ville et de l’humanité. Il faut retourner aux sources afin d’aborder plus simplement la vie. D’où cette plaisir de la trouvaille, du bon son, du jeu de mot : Kipling est aussi un poète pour le moins apprécié en Angleterre, et sait déjà, en 1902, manier le langage à sa guise. Kipling utilise aussi le dessin pour interpeller, pour faire voir ; ses traits naïfs ne sont pas dépourvus de signification, et il faut parfois bien regarder, et longuement, pour percevoir tout ce que le dessin révèle, tout ce qui est caché. De ce point de vue, on peut penser que la rencontre entre William Morris (père de Lucky Luke) et Kipling, à la fin du XIXè, a été déterminante. Les Histoires comme ça de Kipling cachent, sous leurs airs d’humilité, un intérêt littéraire et ludique. Tout y est découverte, et redécouverte, à l’instar des Contes des 1001 Nuits.

Quelques citations :

« Et le léopard questionna Baviaan : « Où le gibier a-t-il filé? » Et Baviaan cligna de l’oeil : lui, il savait. Puis l’Ethiopien à Baviaan : « Peux-tu nous indiquer l’actuel habitant de la faune aborigène? » (Cela voulait dire exactement la même chose, mais l’Ethiopien utilisait toujours de grands mots : c’était une grande personne). »

« La Mère Jaguar : « Toutes choses ont leur nom à elles. Je dénommerais celles-ci « Tatous », en attendant de trouver le mot adéquat. Et je les laisserais tranquille ». [...] Et c’est ainsi, vois-tu, ma bien-aimée, que tout va pour le mieux. »

 

Bio rapide et liens :

Né en 1865 à Bombay et mort en 1936 à Londres, Kipling est surtout connu dans le monde pour son Livre de la Jungle, bien que ces poèmes aient un vrai succès en Angleterre.

Prix Nobel de Littérature en 1907, père éploré (il perdra deux de ses enfants, Joséphine suite à une pneumonie, et son fils tombe sur le champ de bataille), souvent critiqué pour son esprit victorien, il a toujours refusé l’anoblissement.

 

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Categories: Contes, Fiches de lecture

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