Ce qui n’a pas été écrit, Virginia Woolf

Dans cette nouvelle intitulée « Ce qui n’a pas été écrit », Virginia Woolf nous fait entrer dans le laboratoire de l’écrivainen nous montrant comment se fait le travail de l’imagination lorsque le processus de création se met en place. A l’aide de la technique narrative du monologue intérieur et du flux de conscience, nous accédons justement à la pensée de la narratrice-personnage qui créé en elle une fiction. Le point de départ est anodin, comme souvent chez Woolf. En effet, la narratrice est assise dans le train et se retrouve face à une vieille femme au visage insignifiant. A partir de regards et de rares paroles échangés, elle décide d’inventer une vie fictive à cette femme qu’elle va baptiser Minnie Marsh. De la même manière, cette vieille femme se plaignant de sa belle-soeur, la narratrice décide d’inventer dans son imagination le personnage d’Hilda, la belle-soeur de Minnie Marsh. Plus tard, elle inventera le personnage de Moggridge, un commis voyageur. En somme, tout un monde imaginaire en vient à être créé par la narratrice. Cette création ressemble pour beaucoup à la peinture d’une vie morne voire d’une tragédie selon les inflexions que prennent les pensées de la narratrice.

Toujours en quête de détails qu’elle pourrait inclure dans ce roman qu’elle forge en son esprit, la narratrice revient souvent à la réalité extérieure pour observer celle qu’elle appelle Minnie Marsh. Ainsi, lorsque la vieille femme tente d’effacer une tache sur la vitre du train, la narratrice voit en cette tentative le signe d’une faute grave commise par Minnie Marsh qui devient alors une criminelle pour un certain temps. La narratrice désire alors pouvoir « déchiffrer » Minnie de la façon la plus exacte possible. Ce désir se révèlera bien vite vain.

La nouvelle, dans ces passages rapides d’une situation à l’autre, d’une invention à l’autre, en devient presque parodique. La désinvolture de la narratrice en pleine création qui par moment semble reprocher à la réalité de ne pas se conformer à son imagination peut faire sourire le lecteur. S’engage alors une profonde réflexion sur le travail littéraire. S’il s’inspire de la vie, saisie de l’extérieur, comme le fait la narratrice, il ne peut qu’être décevant si réalité et imagination ne s’accorde pas. Et c’est justement ce qui va se produire à la fin de la nouvelle. Alors que la narratrice a imaginé toute une vie de malheurs à Minnie Marsh, celle-ci se lève et va, heureuse, rejoindre son fils à la descente du train. Pas de Hilda donc, ni de Moggridge.

La fiction s’est avérée fausse. Ce que Woolf dépeint alors avec une certaine légèreté à laquelle se mêle le sérieux c’est l’échec de tout réalisme. Les indications réalistes qui se trouvent çà et là dans l’histoire qu’elle construit sont employés pour être remis en question et parodiés. Ce qui est au contraire véritablement central dans la nouvelle n’est pas le récit de vie de Minnie Marsh mais plutôt le voyage intérieur, dans la conscience, dans les ressorts de l’imagination de la narratrice. Le lecteur ne sera donc pas étonné de voir qu’au voyage en train correspond un voyage de l’imagination et de la conscience. C’est justement à cette quête de la vie par l’imaginaire à laquelle nous convie Woolf qui, lorsqu’elle écrit cette nouvelle, expérimente, exploite toutes les potentialités que lui offre l’intériorité, refusant toute extériorité, consciente que toute réalité est considérée à travers un regard qui déforme, comme celui de la narratrice face à cette vieille femme.

Quelques citations

« Tant de malheur se lisait sur le visage de la pauvre femme qu’il fallait bien, par-dessus son journal, lui glisser un coup d’œil – visage insignifiant à part cette expression, presque un symbole de la destinée humaine. La vie, c’est ce que l’on voit dans la vie des autres ; la vie, c’est ce qu’ils apprennent, avec ce bagage, bien qu’ils essayent de le dissimuler, ce qu’ils porteront toujours en eux – quoi donc ? Que la vie est comme ça, sans doute. En face, cinq visages – cinq visages mûrs – et sur chacun, cette conscience. Étrange qu’ils cherchent tant à la dissimuler ! Sur tous ces visages on lit de la réticence. »

« Elle court, elle se hâte, elle arrive chez elle : trop tard. Voisins – docteur – petit frère – la bouillotte – ébouillanté – l’hôpital – mort – ou simplement l’émotion, les reproches ? Ah, mais qu’importent les détails ! C’est ce qu’elle porte en elle ; la tache, le crime, la chose à expier là, entre ses épaules, en permanence. « Oui, on dirait qu’elle me fait signe, c’est cette chose que j’ai faite. » Que tu l’aies faite, quoi que tu aies fait, cela m’est égal ; ce n’est pas cela que je veux. »

« Partout, mystérieuses silhouettes, je vous vois, à chaque coin de rue, mère et fils ; vous, vous, vous. Je hâte le pas. Je les suis. Ceci doit être la mer. Le paysage est gris, terne comme la cendre ; les eaux bougent et murmurent. Si je tombe à genoux, si j’accomplis le rituel, l’ancienne simagrée, c’est vous, figures inconnues, que j’adore ; si j’ouvre les bras, c’est toi que j’étreins, toi que j’attire à moi, monde adorable ! »

Bio rapide et liens

Née en 1882 comme James Joyce, Virginia Woolf est sûrement la plus grande figure féminine de la littérature anglaise du XXe siècle.

Connue pour ses romans tels que Les Vagues ou Mrs. Dalloway, elle est également essayiste. En 1941, à la même année que James Joyce, elle met fin à ses jours.